À Abidjan, trouver un logement abordable relève désormais du parcours du combattant. Pour de nombreuses familles, la hausse des loyers, les frais exigés à l’entrée et le manque d’offres adaptées aux revenus des ménages compliquent chaque jour davantage l’accès à un toit décent.
À Abidjan, un budget qui ne cesse de grimper
Depuis plusieurs mois, Véronique et Faustin Kla sillonnent les quartiers d’Abidjan à la recherche d’une maison où installer leur petite famille. Leur objectif est simple : trouver un logement suffisamment confortable pour y élever Junior, leur fils âgé d’un an.
Mais leur recherche s’éternise.
Au départ, le couple s’était fixé un budget mensuel de 80 000 francs CFA. Face à la réalité du marché, il a finalement dû revoir ses ambitions à la hausse.
« À force de durer dans la recherche, on l’a haussé un peu à 100 000 francs », raconte Faustin Kla, lors d’une visite organisée par un agent immobilier.
Pourtant, même avec ces 100 000 francs CFA, les possibilités restent limitées. Les logements accessibles sont souvent éloignés des principaux centres d’activité, difficiles d’accès ou proposés dans des conditions qui ne correspondent pas aux attentes du couple.
À ses côtés, Véronique ne cache plus son exaspération.
« Les maisons sont trop chères », déplore-t-elle, tout en pointant du doigt l’état des voies d’accès, parfois réduites à de petites routes sableuses, bosselées et difficiles à pratiquer.
Des loyers qui pèsent lourd sur les ménages
La situation d’Abidjan illustre une difficulté qui dépasse largement les frontières de la Côte d’Ivoire.
Dans un rapport publié en mai, ONU-Habitat indiquait que l’Afrique subsaharienne affichait le taux le plus élevé au monde d’« inaccessibilité des loyers ». Environ 55 % des ménages y consacrent plus de 30 % de leurs revenus au paiement du loyer.
Cette pression intervient alors que les villes africaines connaissent une croissance démographique rapide.
Selon l’Union africaine, la population urbaine du continent devrait passer d’environ 700 millions à 1,4 milliard de personnes d’ici 2050. Cette croissance devrait notamment favoriser l’émergence d’une vingtaine de mégapoles comptant plus de dix millions d’habitants.
Abidjan est au cœur de cette dynamique.
La population de la capitale économique ivoirienne a doublé en vingt ans pour dépasser les six millions d’habitants. L’offre de logements, elle, peine à suivre le rythme.
Trouver un logement ne suffit pas : encore faut-il pouvoir y entrer
Pour ceux qui parviennent à trouver une habitation correspondant à leur budget, une autre épreuve commence souvent au moment de la signature du contrat.
Eric Djédjé en sait quelque chose. Pendant près de deux mois, il a multiplié les visites avant de trouver finalement un logement à Cocody.
Mais son soulagement a été de courte durée.
Le loyer était fixé à 180 000 francs CFA par mois. Pour obtenir les clés, le nouveau locataire devait cependant débourser immédiatement environ un million de francs CFA.
Le propriétaire, Aboubacar Bamba, détaille les différents postes : deux mois de caution, deux mois d’avance, un mois de loyer destiné au démarcheur, les frais d’installation des compteurs d’eau et d’électricité ainsi que diverses dépenses annexes.
Impossible, selon lui, de régler cette somme en plusieurs échéances.
Cette pratique représente un obstacle majeur pour les travailleurs disposant de revenus modestes ou irréguliers.
Le poids du secteur informel
À cette difficulté financière s’ajoute celle de la solvabilité.
Dans un pays où l’économie informelle occupe une place considérable, de nombreux travailleurs ne disposent pas nécessairement des justificatifs de revenus réclamés par certains propriétaires.
Le résultat est une équation difficile à résoudre : les ménages cherchent des logements moins chers, mais les logements réellement accessibles sont rares.
Pour Yao Ernest Kouadio, enseignant-chercheur en géographie à l’université de Cocody et spécialiste des questions d’urbanisme, la situation a pris une dimension particulière.
« La situation est inédite actuellement », estime-t-il.
Selon lui, les politiques publiques en matière d’habitat n’ont pas accompagné suffisamment l’explosion démographique d’Abidjan. La conséquence est visible dans la multiplication des quartiers précaires.
Abidjan attire, mais manque de logements
La pression exercée sur le marché immobilier s’explique aussi par l’attractivité économique de la capitale ivoirienne.
Pour l’urbaniste Wayiribe Ouattara, une grande partie de la population migre vers Abidjan à la recherche d’opportunités professionnelles.
La ville concentre en effet une grande partie des activités économiques et administratives du pays : le port, l’aéroport, les grandes écoles et les ministères y sont notamment implantés.
Chaque année, de nouveaux arrivants viennent donc grossir une population déjà importante.
Paul Coulibaly, étudiant, en a fait l’expérience en recherchant un logement pour sa tante récemment mutée à Abidjan depuis Gagnoa.
Son budget initial de 150 000 francs CFA n’a pas suffi.
« Impossible de trouver une maison », constate-t-il, contraint lui aussi de revoir ses critères.
800 000 logements manquants en Côte d’Ivoire
Le problème ne concerne pas uniquement la location.
Même les logements présentés comme sociaux peuvent rester hors de portée d’une grande partie de la population.
Selon Wayiribe Ouattara, certains logements sociaux proposés à l’achat peuvent coûter entre 25 et 30 millions de francs CFA, soit plus de 45 000 euros.
« Combien de personnes peuvent s’offrir ce logement-là ? », s’interroge l’urbaniste, qui pointe également la complexité des démarches administratives pour accéder à ces programmes.
Le gouvernement ivoirien estime aujourd’hui le déficit de logements à environ 800 000 unités. Ce déficit augmenterait d’au moins 5 % chaque année.
Pour tenter de répondre à cette demande croissante, les autorités prévoient la construction de 150 000 logements d’ici 2030.
Mais sur le terrain, pour des familles comme celle de Véronique et Faustin Kla, l’urgence est immédiate.
Chaque visite représente une dépense. Chaque logement refusé repousse un peu plus leur projet. Et pendant ce temps, Junior grandit.
Pour ses parents, il ne s’agit pas simplement de trouver quatre murs et un toit. Ils cherchent un endroit où leur enfant pourra grandir dans des conditions dignes, sans que le loyer ne dévore une part impossible de leurs revenus.
À Abidjan, cette quête est devenue celle de milliers de ménages.