À l’approche de ses 37 ans, une femme se retrouve face à une question douloureuse : que reste-t-il lorsque l’on a passé une grande partie de sa vie à prendre soin des autres, mais que l’on se retrouve seule au moment où l’on a, à son tour, besoin d’aide ?
Son témoignage raconte une histoire de sacrifices, de responsabilités assumées très jeune, de blessures personnelles, mais aussi d’une profonde déception vis-à-vis de la famille.
À 16 ans, elle devient déjà celle sur qui l’on compte
Tout commence alors qu’elle n’a que 16 ans.
Son père décide de l’envoyer vivre auprès de sa grand-mère malade. Elle est la troisième enfant de la famille. Sa grande sœur prépare alors le baccalauréat et, selon son père, il était préférable de ne pas perturber ses études. Sa mère, de son côté, ne souhaite pas accueillir la grand-mère à la maison.
Elle part donc au village.
Pendant deux ans, elle s’occupe de sa grand-mère tout en poursuivant sa scolarité. Elle finit par obtenir son baccalauréat dans ce contexte difficile.
Mais ces années laissent des traces.
Elle raconte avoir subi une agression durant cette période. Puis vient la mort de sa grand-mère, un événement particulièrement traumatisant pour une adolescente qui n’avait encore jamais été confrontée à la mort.
Elle se retrouve alors seule face à une responsabilité qui dépasse largement son âge : conduire le corps de sa grand-mère à la morgue, avant même que les autres membres de la famille n’arrivent.
À 16 ou 17 ans, elle apprend déjà à encaisser, à agir et à ne pas attendre que quelqu’un vienne la sauver.
Une vie construite autour des besoins des autres
Quelques années plus tard, le même scénario se répète.
Alors qu’elle poursuit ses études à Yaoundé, sa mère est victime d’un accident. Elle est appelée à rentrer pour s’occuper d’elle. Elle abandonne une partie de son quotidien pour répondre une nouvelle fois aux besoins de sa famille.
Puis viennent les naissances de ses sœurs.
Lorsqu’une sœur tombe enceinte, elle est sollicitée. Lorsqu’elle accouche, elle est présente. Lorsque son frère rentre au pays, elle est encore appelée pour aider.
Les décès, les mariages, les moments difficiles : elle répond présente.
Elle prépare, organise, accompagne, sert, assiste.
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Elle devient progressivement celle sur qui l’on peut compter.
Mais derrière cette disponibilité permanente se cache une réalité : elle a rarement eu l’occasion de se demander qui serait là pour elle.
Le jour où elle devient mère, les reproches remplacent le soutien
Puis arrive son propre tour.
Elle donne naissance à un enfant, sans être mariée. Pour cet événement, elle ne bénéficie pas de la présence familiale qu’elle aurait peut-être espérée.
Elle accouche entourée essentiellement de ses amis et de son compagnon.
Et au lieu de recevoir uniquement des félicitations, elle entend des reproches sur le fait d’avoir eu un enfant sans être mariée.
Cette remarque semble particulièrement douloureuse lorsqu’on connaît son parcours.
Elle qui avait accompagné les autres dans leurs grossesses, leurs accouchements et leurs difficultés se retrouve à vivre sa propre maternité avec le sentiment d’être jugée plutôt que soutenue.
Pourtant, elle ne regrette pas son enfant.
Elle le décrit comme sa « joie de vivre ».
Et aujourd’hui, elle se demande : fallait-il réellement attendre indéfiniment le mariage pour devenir mère, alors que son enfant représente pour elle l’une des plus grandes sources de bonheur ?
Quand elle demande enfin de l’aide
Le temps passe.
Son compagnon voyage. Elle doit gérer son enfant, ses responsabilités et sa vie professionnelle. La situation devient difficile, notamment avec les problèmes récurrents de garde.
Les nounous se succèdent. Certaines restent trois mois, d’autres quatre, avant de partir.
La situation devient de plus en plus compliquée.
Alors, pour la première fois peut-être, elle décide de demander de l’aide à sa propre mère.
Sa demande n’est pas de transférer définitivement la responsabilité de son enfant. Elle souhaite simplement que sa mère puisse garder son petit-fils pendant l’année scolaire, le temps qu’elle puisse retrouver une certaine stabilité.
Elle précise même qu’elle compte contribuer chaque mois selon ses possibilités.
Mais sa mère refuse.
Elle explique qu’elle n’a plus l’âge de garder un enfant de 7 ans et qu’elle souffre du dos. Refuser, en soi, aurait pu être compréhensible.
Ce qui blesse profondément la fille, ce sont surtout les paroles qui accompagnent ce refus.
Elle entend qu’elle est une enfant têtue, qu’elle a choisi d’avoir un enfant sans être mariée et qu’elle doit désormais « se débrouiller ».
Des paroles qui font particulièrement mal à une femme qui estime avoir passé une grande partie de sa vie à se débrouiller pour les autres.
« J’ai toujours pensé que la famille était ma base »
Sa sœur lui annonce également qu’elle n’a pas suffisamment de place pour accueillir l’enfant.
Une nouvelle déception.
Elle précise pourtant qu’elle ne reproche pas à sa famille de ne pas pouvoir prendre son enfant. Ce qu’elle peine à accepter, c’est le sentiment d’avoir été disponible pour les autres pendant des années sans retrouver cette même disponibilité lorsqu’elle traverse une période difficile.
C’est peut-être là que se situe le cœur de son malaise.
Elle ne demande pas seulement une nounou.
Elle cherche à savoir si, lorsqu’elle tombe, quelqu’un est prêt à lui tendre la main.
« J’ai toujours pensé que la famille était ma base », confie-t-elle en substance.
Aujourd’hui, cette certitude vacille.
Partir pour recommencer ?
À l’approche de ses 37 ans, la question devient alors plus profonde.
Elle envisage de quitter sa ville.
Elle travaille en ligne et se demande si elle ne devrait pas tenter sa chance ailleurs, loin de cet environnement familial dans lequel elle a parfois le sentiment d’être davantage sollicitée que soutenue.
Ce projet de départ n’est pas nécessairement une fuite. Il peut aussi être le besoin de construire un espace où elle pourra penser à elle, à son enfant et à son avenir.
Car après des années passées à répondre aux urgences des autres, elle semble enfin comprendre une chose essentielle : aider sa famille ne devrait pas signifier s’oublier soi-même.
Aider les autres sans s’abandonner soi-même
Son histoire soulève une question qui dépasse largement son cas personnel : jusqu’où doit aller le sacrifice familial ?
Dans de nombreuses familles, certaines personnes deviennent naturellement les « piliers ». Parce qu’elles sont disponibles, responsables ou habituées à gérer les situations difficiles, on finit par considérer leur aide comme allant de soi.
Le problème apparaît lorsque cette disponibilité devient une obligation.
La personne qui dit toujours oui peut finir par ne plus être entendue lorsqu’elle dit, pour la première fois : « J’ai besoin de vous. »
À 37 ans, cette femme semble aujourd’hui arrivée à un tournant.
Elle ne demande peut-être pas que sa famille résolve sa vie. Elle cherche simplement à ne plus porter seule toutes les responsabilités qu’elle a longtemps assumées.
Son histoire rappelle qu’une personne forte peut, elle aussi, être épuisée. Que celle qui aide peut avoir besoin d’aide. Et que demander du soutien n’est ni une faiblesse ni un échec.
Parfois, prendre soin de soi et de son enfant signifie aussi apprendre à poser des limites, accepter que certaines personnes ne pourront pas répondre présent et construire, progressivement, un autre cercle de soutien.
Elle a passé une partie de sa jeunesse à prendre soin des autres.
Peut-être que les prochaines années peuvent enfin être consacrées à prendre soin d’elle-même — sans culpabilité.