La rencontre
« Avant Sam, je n’avais jamais eu de relation sérieuse avec un garçon. À 27 ans, j’avais couché avec sept hommes, tous plus âgés que moi, d’une dizaine d’années environ. Je ne me projetais pas avec des gens de mon âge. Je les trouvais flottants, indécis. Je n’éprouvais pas de désir particulier pour eux.
Sam avait 35 ans. On travaillait dans la même entreprise au Plateau, dans des services différents. On s’est d’abord parlé par petites touches : une pause-café, une blague, un message professionnel qui débordait légèrement. Il me semblait posé, attentif, drôle. Quelqu’un avec qui il était facile de parler.
Il y avait pourtant quelque chose que j’ai remarqué très tôt : son téléphone. Il le regardait souvent. Trop souvent. Il vibrait, s’allumait, appelait son attention. Sam répondait toujours. Immédiatement. »
Être deux, mais pas vraiment
« Au début, je n’y ai pas prêté attention. J’ai même trouvé ça rassurant. Il avait une vie remplie, des amis, du travail. J’aimais l’idée de ne pas être son centre unique. Quand on a commencé à se voir en dehors du bureau, le plus souvent à Marcory où je résidais, le téléphone était toujours là. Sur la table. À portée de main. Comme un troisième interlocuteur.
Je parlais, il hochait la tête, puis son regard glissait vers l’écran. Il s’excusait, répondait vite, revenait à moi. J’acceptais. Je m’adaptais. Je pensais que c’était normal.
Peu à peu, j’ai commencé à me censurer. À attendre. À choisir le bon moment pour dire certaines choses. J’avais l’impression que mon attention devait se mériter. »
Le moment où ça se fissure
« Un soir, alors que je lui racontais quelque chose d’important pour moi, il a décroché pour répondre à un message. Sans même s’en rendre compte. J’ai senti quelque chose se refermer en moi. Pas de colère spectaculaire. Plutôt une fatigue. Une impression d’invisibilité.
J’ai essayé d’en parler. Il a minimisé. Il m’a dit que j’exagérais, que tout le monde était comme ça aujourd’hui, que ce n’était pas contre moi. Je l’ai cru. Ou plutôt, j’ai fait semblant.
Mais même chez lui, à Cocody, pendant nos moments d’intimité, son téléphone n’était jamais loin. Comme si rien ne devait interrompre le flux du monde extérieur. »
La rupture
« Le déclic a été banal. Un détail. Un soir, alors qu’on était dans un restaurant, il s’est levé avec son téléphone pour aller répondre aux toilettes. Et là, j’ai compris. Ce n’était pas une question de portable. C’était une question de présence.
Je me sentais seule à deux. Comme retenue par quelque chose d’invisible. J’ai pensé à cette phrase de Claire Marin sur la corde au cou. C’est exactement ça que je ressentais.
Je l’ai quitté calmement. Je lui ai dit que je n’arrivais plus à respirer dans cette relation. Il a été surpris. Il m’a promis de faire des efforts. Mais la perspective avait déjà changé. »
Après
« Les mois qui ont suivi ont été instables. J’ai douté. Je me suis demandée si je n’avais pas été trop exigeante. Puis j’ai compris que ce que je demandais était simple : être avec quelqu’un qui accepte d’être là. Vraiment.
Aujourd’hui, je sais que je ne peux pas aimer dans la concurrence. Ni avec un téléphone, ni avec un ailleurs permanent. Pour moi, l’amour commence quand l’autre accepte de poser son regard. Et de le laisser là. »

