Il y a d’abord ce nombre. Froid, mécanique, implacable.
Cent soixante-neuf.
Dans la masse opaque des archives associées à Jeffrey Epstein — e-mails, agendas, carnets d’adresses, listes d’événements — un nom revient avec une fréquence inattendue : celui du Dalaï Lama. Une présence statistique suffisamment forte pour nourrir immédiatement les soupçons, les interprétations hâtives, les emballements numériques.
Car dans l’univers Epstein, chaque nom est une énigme, chaque trace une matière inflammable.
À première vue, la répétition frappe. Pourquoi une figure spirituelle mondiale, incarnation de la non-violence et du détachement, apparaîtrait-elle avec une telle régularité dans les documents d’un financier devenu symbole des dérives les plus sombres du pouvoir et de l’influence ?
Mais à mesure que l’on plonge dans la texture réelle de ces mentions, le mystère se fissure.
Le nom n’émerge pas comme celui d’un proche, d’un interlocuteur, d’un participant actif. Il circule autrement : au détour de conversations, dans des échanges indirects, au sein de correspondances évoquant des rencontres hypothétiques, des invitations, des tentatives de médiation. Des tiers qui parlent de réunions. Des intermédiaires qui suggèrent une présence. Des agendas où l’on projette, sans certitude, des figures prestigieuses.
Des mentions. Encore des mentions.
Sans qu’aucun élément ne vienne établir une relation personnelle, un contact avéré, une rencontre documentée.
La mécanique des archives révèle alors une réalité moins spectaculaire mais plus familière : celle d’un nom devenu symbole, utilisé dans des réseaux d’influence où la simple évocation d’une personnalité peut servir de caution, d’argument, d’effet de levier.
Une présence textuelle. Pas une présence humaine.
Face à l’emballement suscité par ces chiffres, le bureau du Dalaï Lama a opposé un démenti catégorique : aucune relation, aucune rencontre, aucun lien personnel avec Jeffrey Epstein. À ce jour, aucune preuve contraire n’a été produite.
Reste pourtant cette leçon, discrète mais essentielle : dans l’ère des documents massifs et des révélations fragmentaires, la répétition d’un nom ne dit pas toujours ce que l’on croit. Entre visibilité statistique et réalité factuelle, l’écart peut être immense.
Et dans cet espace, prospèrent les malentendus.

