Le 3 avril 2002, María de Los Angeles « Marita » Verón quitte le domicile familial à Tucumán pour un rendez-vous médical. Elle a 23 ans. Quelques minutes plus tard, elle disparaît. Pas une fugue, pas un accident : un effacement brutal. Une jeune femme engloutie par un monde dont sa famille ignorait tout — celui, clandestin et tentaculaire, de la traite des êtres humains.
Très vite, sa mère comprend que l’attente ne suffira pas. Alors Susana Trimarco fait ce que peu auraient osé : elle descend dans l’ombre. Elle pousse les portes que l’on évite, fréquente les lieux que l’on tait, s’infiltre dans des bordels, se fait passer pour cliente. Elle apprend les codes, les silences, la peur. Elle cherche sa fille dans des regards brisés, dans des murmures, dans des fragments d’histoires qui se ressemblent toutes.
Marita ne réapparaîtra jamais.
Mais au fil des années, la quête se transforme. À défaut de retrouver sa fille, Susana Trimarco met au jour un système. Réseaux criminels, complicités diffuses, inerties institutionnelles : derrière la disparition individuelle se dessine une mécanique collective. Ses investigations, ses témoignages, ses preuves contribuent à exposer une réalité longtemps reléguée aux marges. Des responsables sont condamnés. La traite cesse d’être une rumeur pour devenir un fait public.
En 2007, elle fonde la Fondation María de los Ángeles. Non comme un monument au passé, mais comme une arme tournée vers le présent. Des victimes sont secourues, des survivantes accompagnées, des familles soutenues dans ce territoire incertain où l’absence ne se résout jamais.
Au fil du temps, Susana Trimarco confiera qu’elle pense que sa fille a perdu la vie, à partir de pistes, d’images, d’indices accumulés au fil d’une enquête intime et interminable. Elle voyagera, confrontera des traces, cherchera des preuves médico-légales. Mais aucune confirmation définitive ne viendra clore l’histoire.
Et c’est peut-être là que réside la violence la plus sourde : vivre entre conviction et incertitude, entre deuil et espérance, dans cet espace suspendu où la vérité se dérobe sans jamais disparaître tout à fait.
Car certaines disparitions ne s’achèvent pas.
Elles continuent de vivre, dans le combat de ceux qui refusent de détourner le regard.

