Je dis souvent que Mariam n’était pas mon amie, elle était ma sœur. Dans notre quartier de Yopougon, tout le monde le savait. On nous voyait toujours ensemble : au marché, aux réunions de tontine, aux funérailles, à l’église. Nos enfants nous appelaient « les deux mamans ».
On s’est rencontrées en 2015, au moment où ma vie prenait l’eau. J’avais perdu mon mari et je me débattais seule avec mes trois enfants. Mariam tenait un petit maquis. Elle m’a tendu la main sans réfléchir :
« Viens travailler avec moi. Ici, personne ne meurt de faim. »
Avec elle, j’ai repris pied. On a monté un petit commerce de boissons, puis une cantine. L’argent n’était pas beaucoup, mais il y avait la solidarité. Chez nous, on dit que le dos d’une femme est fait pour porter celui de l’autre. Je croyais profondément à ça.
La parole de trop
Tout a basculé à cause d’une phrase. Une phrase que je n’ai jamais prononcée.
Un jour, Mariam a commencé à changer. Moins de rires, des réponses sèches, des silences lourds. Au quartier, on me regardait autrement. Les salutations devenaient froides. Quelqu’un m’a finalement glissé :
« On dit que tu parles mal de Mariam, que tu dis qu’elle te vole. »
J’ai ri au début. Puis j’ai compris que ce n’était pas une blague. Dans nos quartiers, la rumeur est une monnaie courante. Elle passe de bouche en bouche, se transforme, grossit, devient vérité sans jamais demander la permission.
Je suis allée voir Mariam. Calmement.
Elle m’a répondu :
« Je ne veux pas de palabres. Les gens m’ont tout dit. »
Les gens lui ont dit. Pas moi.
Quand le silence remplace la vérité
Ce qui m’a le plus blessée, ce n’est pas la rumeur. C’est son refus de m’écouter. Huit ans balayés par des paroles rapportées. Elle ne m’a jamais demandé de m’expliquer. Elle a préféré croire le bruit plutôt que ma voix.
Peu à peu, elle m’a retiré les clés du commerce. Puis le travail. Puis sa confiance. Un jour, elle a simplement dit :
« C’est mieux que chacune prenne son chemin. »
En Côte d’Ivoire, rompre une amitié, c’est presque pire qu’une rupture amoureuse. Parce que l’entourage s’en mêle, juge, prend parti. On vous demande ce que vous avez fait, rarement ce que l’autre a refusé d’entendre.
Ce que j’ai compris
Aujourd’hui, je ne nourris plus de colère. Seulement une lucidité douloureuse. Une amitié qui ne survit pas à une rumeur n’est peut-être pas aussi solide qu’on le croyait. La confiance, ce n’est pas seulement partager le pain, c’est aussi affronter la vérité ensemble.
Je n’ai pas à me défendre d’une trahison que je n’ai pas commise. J’ai perdu une amie, oui. Mais j’ai gagné une leçon : dans un monde où tout se dit trop vite, savoir écouter est devenu un acte de courage.

