Pour bien comprendre l’hypothèse des »baiseurs sournois », il faut plonger dans les tréfonds de la biologie évolutive. Là où les mâles dominants construisent leur territoire, exhibent leurs plumes chatoyantes ou leurs bois et défendent leur harem. Dans cette atmosphère, l’hypothèse du ‘’baiseur sournois’’ décrit ces mâles qui, incapables de rivaliser armes dehors avec les dominants, se glissent par la ruse, l’imitation et la discrétion dans le groupe ou le territoire pour atteindre la femelle convoitée. Les scientifiques parlent de la ‘’stratégie de reproduction alternative’’.
L’exemple du lézard Uta stansburiana est le plus parlant. Dans cette espèce, trois types de mâles sont identifiés : les orange-gueules dominants, les bleus modérés, et les jaunes qui imitent la femelle pour s’immiscer et accomplir leur ‘’forfait’’. Les jaunes jouent donc la carte de la furtivité. Et par analogie, on parle alors de ‘’mâles sournois’’ pour ceux qui ne s’engagent pas dans la guerre frontale mais dans une ruse discrète.
Ces ‘’sournois’’ existent également dans le monde des poissons, des crustacés ou des oiseaux. Certains poissons imitent les femelles. Certains lézards empruntent la couleur des femelles. Certains oiseaux jouent la neutralité… L’objectif étant de profiter de l’absence d’un mâle dominant ou de sa distraction pour copuler et féconder la femelle.
Ainsi, l’hypothèse des ‘’baiseurs sournois’’ puise sa source dans l’évolution même des espèces. Quand la compétition pour avoir les femelles est rude et dominée par les mâles les plus forts (corps plus gros, ramures et comportement agressif), les mâles de moindre statut ou taille adoptent une alternative. Plutôt que de s’engager dans une bataille suicidaire, ils contournent la situation pour atteindre leur objectif.

L’amitié : le camouflage parfait
Certes, la majorité des chercheurs qui étudient le sujet estiment qu’appliquer cette hypothèse à l’être humain n’est pas judicieux. Et pourtant… Dans la cité, nos quartiers regorgent de multiples exemples qui feraient sourire même les biologistes de terrain. Des témoignages et récits des conditions dans lesquelles certaines filles ont été ‘’embarquées’’ donnent à penser qu’il existe bien une catégorie d’êtres humains (les hommes surtout) dont la stratégie de séduction n’est pas dans la démonstration virile, ni l’affirmation frontale, mais plutôt sur une variante bien plus fine, bien plus subtile. En un mot, la sournoiserie.
Dans la pratique, ces ‘’baiseurs sournois’’ sont généralement des hommes pour qui la drague frontale semble être une bataille perdue. A tort ou à raison, inhibés par des complexes physiques, sociaux ou psychologiques, ces hommes misent sur la subtilité, la prise de contact indirecte, les messages maladroits mais bien placés, ou la stratégie des petites attentions à travers une passerelle toute trouvée : l’amitié.
Elle permet à l’homme d’esquiver la posture virile et miser sur la complicité et la finesse des rapports amicaux pour se glisser sournoisement dans la vie de la fameuse ‘’amie’’. C’est d’ailleurs l’une des principales raisons évoquées par ceux qui réfutent la possibilité d’une amitié sincère entre un homme et une femme.
Car, dans sa technique d’approche, l’humain ‘’baiseur sournois’’ ne drague pas. Il « accompagne ». Il ne court pas après la femme. Il « se propose ». Il n’annonce jamais sa véritable intention. Il « reste là », tapi dans la zone grise, ce territoire ambigu où les frontières entre amitié, fraternité, complicité et désir ne sont jamais clairement tracées. Il est la version humaine du lézard Uta stansburiana évoqué plus haut. Mais il ne se déguise pas en femme comme chez certains animaux : il se déguise en ami.

Le numérique : le terrain parfait
Aujourd’hui, dans notre monde profondément marqué par les interactions sur internet, des témoignages mettent en lumière une forme de furtivité numérique. Facebook, WhatsApp, Snapchat, Messenger… constituent un biotope parfait pour ces stratèges de la drague « soft », indirecte. Sur fond de selfies, de stories et autres DM nocturnes, les réseaux sociaux permettent d’observer, de créer un lien distant avec des likes, des commentaires, puis glisser une « invitation d’ami » et attendre que l’autre (la fille convoitée) fasse le premier pas, en acceptant et s’introduire dans sa vie sans confrontation.
Dans la tête du ‘’baiseur sournois’’ 2.0, le like devient une approche. Le commentaire devient une main tendue. Le « bon dimanche ma sœur » devient un guet-apens sentimental. Il n’est ni un prédateur au sens strict, ni un romantique classique. Il est un hybride. Un artisan du flou. Un funambule du « peut-être ». Il n’attaque pas. Il s’infiltre pour atteindre son objectif – généralement à visée sexuelle.
Mais pour quelques adeptes qui ont bien voulu se confier, cette stratégie qui mise sur les zones grises de la connexion affective sans laisser ouvertement transparaître l’intention sentimentale ou sexuelle est aussi et surtout une stratégie de roulage lent. Elle vise à contourner la méfiance, le rejet frontal et l’égo blessé.
Anatomie d’une stratégie
Comme énoncé plus haut, pour comprendre ces ‘’baiseurs sournois’’, il faut retourner aux racines de la biologie évolutive. Là où les dominants paradent, s’exhibent et bataillent, les outsiders choisissent des chemins obliques. Chez les animaux, ils imitent la femelle. Chez les humains, ils imitent l’ami fidèle, le confident, le grand frère, le conseiller, l’homme doux qui « ne veut rien » — du moins en apparence.
Et le schéma est toujours le même : Il écoute comme si l’âme féminine était le thème de son mémoire de Master qu’il a soutenu à l’Université de d’Abidjan-Cocody. Il conseille comme un pasteur qui a suivi un stage chez un psychologue à l’université de Havard. Il invite au maquis « juste pour prendre un pot et causer un peu ». Il invite au resto pour faire « découvrir comment on y prépare bien ». Il offre des soutiens financiers comme s’il était Elon Musk. Il offre ses épaules pour remonter le moral et parfois des prières. Il se présente comme un « frère en Christ » mais avec des intentions qui sont tout sauf bibliques. Il rassure : « Tu peux compter sur moi, je suis là »… Toujours posté à la porte du cœur de ‘’l’amie’’ comme un planton bienveillant, attendant que la sentinelle officielle (le mari ou le chéri titulaire) soit relevée ou démissionne de ses fonctions.
Et il attend. Longtemps. Très longtemps. Patient comme un pêcheur tchaman sur la lagune ébrié. Puis un jour, à l’heure fatidique, à l’occasion inattendue, il « tente ». Toujours au moment (propice) où il sait qu’elle a baissé sa garde : cœur brisé, déception amoureuse, dispute en famille, solitude, doute, tristesse…
Peu importe que cela ouvre la porte à une relation régulière après coup. Peu importe qu’elle se rétracte après et refuse cet amour. Peu importe que cela reste une « passade » ou « un moment de faiblesse ». L’essentiel du moment est que l’objectif de base – généralement à visée sexuelle – soit atteint.
Chez les animaux, c’est la distraction du mâle dominant qui crée la brèche où se glisse le ‘’baiseur sournois’’. Dans l’écosystème humain, c’est la vulnérabilité de la femme qui crée l’ouverture pour accomplir son ‘’projet’’.

Des questions se posent
Contrairement aux ‘’baiseurs brutaux’’ qui foncent, affirment, séduisent frontalement, le ‘’baiseur sournois’’ mise sur : la patience, la persévérance, la disponibilité, l’érosion lente des défenses de sa cible. Son pouvoir est feutré, comme un tam-tam qu’on couvre d’un drap. Il avance masqué, avec l’élégance d’un danseur de l’abodan, maîtrisant l’art du « je ne veux rien » tout en cultivant le « j’attends le jour de mon jour ».
Dans le monde numérique comme dans les interactions physiques, la tactique donne toujours les mêmes fruits. Dans les maquis : un client régulier qui devient ‘’ami’’…puis le chéri de la serveuse aux rondeurs affolantes. Dans les milieux académiques : un camarade de révision qui devient un ‘’ami’’…puis le chéri de l’étudiante. Sur WhatsApp, Messenger, Facebook, etc : des messages réguliers, en tant qu’ami qui finissent par aboutir à un rendez-vous…, puis à une relation.
A l’analyse cependant, cette stratégie pose aussi des questions éthiques : où s’arrête la séduction subtile et où commence la manipulation émotionnelle ? Dissimuler ses intentions pour contourner le refus frontal, se positionner comme ami en attendant une faille, construire une proximité dont le but, la finalité secrète est tout sauf l’amitié…, c’est de la ruse pure. Certes, elle n’est pas toujours un péché, mais comment la qualifier quand elle trahit la confiance ?
Quoiqu’il en soit, l’hypothèse des ‘’baiseurs sournois’’, transposée aux réalités dans nos cités, révèle une vérité subtile : dans la jungle de la séduction où dominants flamboyants et stratèges discrets coexistent, la probabilité que l’amitié d’un homme avec une femme cache une stratégie reproductive alternative reste élevée. Cette tactique qui nous apprend que le désir n’est pas toujours frontal. Que les intentions peuvent être feutrées. Que la séduction peut passer par les chemins secondaires. Et que parfois, derrière un « ami loyal », se cache un « amant potentiel ». En clair, dans la valse du cœur, certains avancent comme les tambours — bruyamment —d’autres comme les flûtes — discrètement. Et parfois, ce sont les flûtes qui gagnent.
Réalisée par Ameday KWACEE

