Cette semaine, notre chronique éclaire d’un jour particulier l’idée d’une chatte emmitouflée dans la barbe du prince Harry.
Votre string, vous l’aimez avec ou sans poil ? La femme d’affaires, star de téléréalité et candidate au barreau de Californie, Kim Kardashian, propose à la vente une collection de sous-vêtements couverts de poils synthétiques, imitation de nos toisons. Une véritable appropriation culturelle du buisson, selon certaines lesbiennes, citées dans un article du média américain LGBT +Them. Ce n’est pas la première fois que les lesbiennes suscitent l’admiration jusqu’à l’imitation. En 2013, le magazine « Elle » laissait entendre que si, à 40 ans, vous n’aviez jamais eu d’amante, vous aviez raté votre vie. Les ciseaux (position sexuelle souvent associée au saphisme) sont ainsi devenus la Rolex de la femme moderne. Dix ans plus tard, en 2024, la récupération du mousqueton, véritable accessoire totémique de la communauté, par le monde de la mode, en avait agacé plus d’une.
« Elles perçoivent ça comme un énième moyen de marketer et de vendre l’esthétique lesbienne, sans que cela ne soit enraciné dans la communauté elle-même », explique le journaliste Quispe López dans l’article de Them. Ou, comme le dit une internaute sur X, « ma culture n’est pas votre déguisement ». C’est un classique dont toutes les minorités ont fait l’expérience : voir leurs références culturelles à la fois méprisées et copiées, après une assimilation à la sauce majoritaire. En l’occurrence : les mousquetons siglés, fins, roses et en forme de cœur qui pendent de la minijupe ou le string échancré avec faux poils abritant un sexe épilé. C’est insupportable. D’autant plus que derrière cette ficelle poilue à 42 euros se cache un mille-feuille de foutages de gueule. D’abord, le triomphe du capitalisme, qui vous encourage à vous faire enlever une production de l’épiderme, qui repousse inexorablement chaque mois, puis à rendre désirable sa version manufacturée. Ce qui revient à convaincre Sisyphe de porter un chapeau en forme de rocher.
Ce string chevelu hors de prix sonne aussi la victoire du patriarcat et sa valorisation de l’esthétique pédophile (les « Lolita » valent plus cher sur le « grand marché à la bonne meuf » (1) que les ménopausées). Puisque sous la culotte signée Kardashian, on porte sa vulve imberbe, comme celle d’une préado. Il a beau être ténu, le poil pèse lourd dans notre façon d’être à nous, mais aussi dans nos rapports aux autres et au monde, comme le rappelle l’anthropologue Christian Bromberger, dans son essai « les Sens du poil. Une anthropologie de la pilosité » (Créaphis, 2015) : « Pourquoi donc les sociétés ont-elles fait des poils un vecteur privilégié de leurs représentations et de leurs classifications ? Qu’il s’agisse de différenciations sexuelles, ethniques, religieuses, de rébellion, de soumission, de rapports entre les hommes et la nature, le poil est mis à contribution. »
Bon, une fois que cela est dit, rions un peu. Je dois dire que cette chose m’amuse. Au point d’avoir envie de m’en faire une écharpe. D’aucuns diront : c’est laid. Ils n’ont rien compris au « goût du moche », théorisé par la journaliste Alice Pfeiffer (2). Ainsi, certaines lesbiennes, c’est aussi ce que dit l’article de Them, conseillent de l’enfiler sur une toison déjà bien fournie, pour un double effet molletonné. J’adopte l’idée d’une chatte emmitouflée dans la barbe du prince Harry (qu’on croit reconnaître derrière le modèle nommé « Sienna Ginger Straight »). Sans toutefois passer à l’acte – pulsion shopping impossible, ils sont en rupture de stock. Les buissons de Kim Kardashian se veulent inclusifs. Alors qu’on cherche en vain les fourrures grises, on sourit des références produits, qui évoquent autant le flacon de parfum à 200 euros les 50 ml que le tapis de bain premier prix : « Cocoa Ginger Curly » (« Cacao Roux Frisé ») ; « Sienna Black Curly » (« Terre de Sienne Noir Frisé) ; « Clay Blonde Straight » (« Terre cuite Blonde Lisse »)…
Cette formidable opération de communication (la preuve, même « le Nouvel Obs » parle des sous-vêtements de Kim Kardashian) peut, en effet, être perçue comme un doigt d’honneur en forme de dollars aux féministes et aux lesbiennes. Mais c’est, malgré tout, remettre le buisson au centre de la table. L’occasion d’une ode collective aux paravents de nos clitoris. D’ailleurs, au pays de Donald Trump, la saison 2025 a été sacrée « été du plein buisson » (« full bush summer »). En France aussi, le poil reprend sa place naturelle. Le nombre de femmes ne s’épilant pas du tout le pubis a doublé en huit ans (28 % en 2021 contre 15 % en 2013), selon une enquête Ifop. En revanche, celles qui continuent optent de plus en plus pour l’intégral, « en nette progression depuis huit ans », pour répondre à la pression imposée par le regard masculin. Puisque « seuls 21 % des hommes hétérosexuels apprécient les pubis féminins avec tous leurs poils », nous apprend l’étude. Encore une fois, c’est de la faute du patriarcat.
Le seul remède ? Je vous laisse deviner. Les lesbiennes ont toujours œuvré pour que les femmes hétérosexuelles se libèrent du regard masculin et se réapproprient leur corps. Ne nous remerciez pas et profitez de la mi-saison pour rempoter votre ficus.
◗ (1) « King Kong Théorie », de Virginie Despentes. 2006, Grasset.
◗ (2) « Le Goût du moche », d’Alice Pfeiffer. 2 021, Flammarion.
Par Barbara Krief


